Libre tribune, le langage de l’inaction

Un billet d’humeur, après mainte lectures décevantes

Avez-vous remarqué que tout ce que vous lisez sur nos soucis ou problèmes actuels, en particulier sur les problèmes de Société, que ce soit dans un journal ou une revue, ou maintenant sur Internet, présente le plus souvent une analyse pertinente et documentée du sujet : exemples et documents convaincants à l’appui, vous voilà bien au fait de la situation.

Vous êtes même tellement bien informé, après cette lecture, que vous n’auriez pas imaginé que les choses aient pu en arriver à ce stade : et pourtant les faits sont là, avec leurs références, vérifiables ; les comparaisons avec ce qu’ont réalisé des pays étrangers sont sans appel…

Est-il nécessaire de préciser, puisqu’on parle de Problèmes, qu’on parle de choses qui vont mal : le chômage des jeunes, le chômage des seniors, l’endettement de la France, le prix du baril de pétrole, le trou de la sécu, le surpeuplement des prisons, le cours du Dollar, les retards d’Airbus, la propreté de nos trottoirs,…j’en oublie peut-être. La conclusion commune, face à cet inventaire à la Prévert, est évidente : « Il faut ab-so-lu-ment faire quelque chose ! »

Et c’est là, quand on aborde le stade du remède, que les choses se gâtent : autant nos auteurs sont, pour la plupart, renseignés et convaincants au stade description-analyse-documentation, autant la fin de l’article est quasi systématiquement décevante, et ce, à deux niveaux :

Le premier niveau, c’est celui où l’on suggère des esquisses de solution, répondant aux critiques formulées et aux défauts exposés ; bonnes solutions en général…si elles étaient un jour mises en œuvre. Mais par qui ? Et là, c’est le vide. On suppose que quelqu’un, ou quelque organisation ou autorité va, bien entendu, s’emparer de la question et agir. La formule la plus fréquente est alors : « Si on veut …, il est indispensable, impératif, nécessaire de … » réaliser le plan d’action que voici : c’est presque bien ; le plan existe, il ne manque que les acteurs.
- Mais il y a le deuxième niveau, celui de l’indigence absolue, du wishful thinking, de l’indignation creuse, qui donne bonne conscience à l’auteur de l’article, à son lecteur peut-être aussi, et où le florilège de formules insipides et faussement rassurantes est pratiquement inépuisable ; en voici un échantillonnage, puisé dans la presse :

Logiquement,
La logique voudrait que,
Normalement,
Théoriquement,
En principe,
Devrait permettre,
Il est grand temps de,
Il est urgent de…
Espérons que ?on peut espérer que,
Il y a tout lieu de penser que,
Souhaitons que,
Devront être corrigés,
Il appartient à tel organisme, à l’Etat, de ….
Il n’est pas raisonnable, il est raisonnable de penser que…
Un régulateur public pourra garantir… (Sic !)
Nos responsables doivent sans attendre mettre un terme à…
La France ne peut pas éternellement rester le cancre de l’Europe
Cette anomalie, ce scandale n’a que trop duré, doit cesser sans délai.
Il serait irresponsable, criminel, de ne pas agir…

Une conclusion potentiellement efficace serait, puisqu’on critique et dénonce une situation inadmissible, de soumettre le plan de mesures aux personnes ou organismes qui disposent des leviers d’action sur cette situation : ils devraient certes avoir, mais ne l’ont pas toujours, le monopole de la production d’idées efficaces.

« Cet article a été remis en mains de Monsieur le Président d’Airbus ; ou de Monsieur le Maire de… (pour les trottoirs) ou de Monsieur le ministre des affaires sociales, … » Ce serait une manière de démocratie directe, mais en tous domaines, et pas seulement politique.

Reconnaissons tout de même à ces textes, même de niveau deux, le mérite d’informer les lecteurs, de contribuer à une prise de conscience de plus en plus large, grâce à laquelle« on peut espérer que » les hommes-de-pouvoir finiront, un jour, peut-être, par agir dans le bon sens. Et quand vous entendrez dire, ou direz vous-même : « J’ai lu un bon article sur tel sujet », vous pourrez conclure avec une raisonnable certitude : « Le sujet en question ne va pas évoluer d’un iota, mais au moins une personne de plus en a une meilleure connaissance ».

Amusez-vous, lors de vos prochaines lectures, à pointer ces conclusions qui n’en sont pas : on en prend vite l’habitude. Mais c’est là sans doute un réflexe d’Amadeussien, allergique à la langue de bois et porté depuis des années non seulement à dire ce qu’il faudrait faire, mais essentiellement à le faire.

Jean Lachaud