Manager la transition, cultiver le chanvre… et manier la plume !

Le métier de manager de transition peut ouvrir de nouveaux horizons et faire naître des vocations passablement inattendues.

En 2001, une entreprise champenoise, la Chanvrière de l’Aube, est en recherche d‘un dirigeant de transition, pour quelques mois, le temps de trouver un homme plus jeune. En fait, il y restera plus de 3 ans, le temps de redresser l’entreprise, de définir et mettre en place une nouvelle stratégie d‘avenir et … de se prendre de passion pour cette plante, le chanvre, plante plus connue pour ses propriétés psychotropes qu’industrielles au point d’écrire un livre de référence sur le sujet !

L’entreprise

Comme son nom l’indique, La Chanvrière de l’Aube est implantée dans ce dernier département. En 2001, le chiffre d’affaires est de 12 Millions d’euros et l’effectif de 45 personnes. Les résultats sont négatifs et l’entreprise proche de la cessation de paiement. Les raisons peuvent se résumer comme suit : quelques investissements malencontreux, spéculations hasardeuses sur les cours, marché mal exploité, caisse quasi vide… les banquiers sont inquiets d’autant plus que le système de gestion est au mieux inexistant, au pire défaillant. Quant à l’outil industriel, il est marqué par un fort taux de pannes et d’arrêts de toutes origines. Enfin le Directeur général a été remercié et le candidat qui avait été recruté n’a pas rejoint son poste !

Face à cette situation, le Président du Conseil d’administration recherche en urgence un homme capable d’assurer un intérim. Par le jeu de relations communes, je suis mis en contact avec lui. Travaillant dans la région depuis 5 ans, mon parcours et mes résultats sont connus et, par un heureux hasard, je me prépare à prendre ma retraite dans 3 semaines. L’affaire est vite conclue et le 2 janvier 2002, je prends mon poste.

La mission

Il s’agit de remettre de l’ordre de toute urgence dans l’entreprise, d’assurer l’échéance de fin janvier 2002 et, subsidiairement de lui redonner des orientations claires et pertinentes. En principe la mission est prévue pour 3 à 6 mois. Pour réussir, je vais appliquer le « plan de 5 semaines ». Qu’est ce à dire ? En cas de crise grave, il faut aller vite. Ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi ! Dans ce type de situation, le nouvel arrivant dispose, au mieux, de 30 à 40 jours pour Comprendre, Proposer, Décider et commencer à Agir. Comment se déclinent ces 5 semaines ?

Semaine 1 : Ne rien dire, faire parler, écouter et prendre beaucoup de notes. Objectif : comprendre et pour cela apprendre. En même temps, faire passer le message implicite : je ne sais pas mais je veux savoir. D’abord se présenter, pour cela, si possible réunir le Comité de Direction, (s’il existe) et les cadres pour pouvoir mettre un nom sur chaque visage. Dans une Pme, il faut faire le tour de tous les services, des installations, des ateliers. Il faut aller dans tous les recoins, derrière l’usine pour observer la façon dont les choses sont tenues. Lors de ce premier tour de piste, il faut pousser l’interlocuteur à parler de lui et de sa situation en lui demandant de raconter ce qu’il fait.

Semaine 2 : rencontrer les leaders. Objectif : identifier les hommes clefs et les faire parler. Pour ce faire, rencontrer l’encadrement et les faire parler sur la situation de leur entreprise avec 3 questions : • Pourquoi l’entreprise en est elle arrivée à la situation actuelle ? • Que faut il changer pour que cela marche mieux ? • Que peut faire le nouvel arrivant pour aider le titulaire de la fonction ? Au travers des réponses données, on perçoit vite quelques tendances générales, quelques idées force et on repère le nom des personnes les plus souvent citées. Il y a de bonnes chances que ce soit les leaders. Dès que possible, il faut les rencontrer. Au cours de ces 15 premiers jours, il faut récupérer le maximum de données sur le bilan, compte d’exploitation, compte clients, liste des 10 premiers clients et fournisseurs, prix de revient, etc.

Semaine 3 : analyser et déterminer les actions prioritaires. Dès cette première période, on a accumulé une grande masse d’informations et on connaît beaucoup de monde, en particulier les principales personnalités. On a une assez bonne idée des problèmes réels ou supposés, des principaux chiffres même s’ils sont plus ou moins faux et complets. Le travail de cette semaine va être particulièrement dense et intense. Toutes les facultés d’analyse et de synthèse vont devoir être mises en œuvre avec un souci particulier de la communication à faire. En effet, au cours de ces journées, il faut rencontrer les principales personnes identifiées comme des leaders plus ou moins explicites et leur présenter un début de la synthèse de ce que l’on a compris de la situation. En écho, chacun réagit et ainsi permet d’affiner l’analyse, de la compléter et souvent de la modifier. Sur la base de ces entretiens, on refait ses synthèses et on commence à construire le plan d’action pour les 3 prochains mois. A la Chanvrière de l’Aube après accord du CA, je lance un appel en direction des actionnaires pour qu’ils acceptent d’abonder un compte courant rémunéré. Ce qu’ils ont fait à un niveau suffisant pour que l’échéance de fin Janvier 2002 soit honorée.

Semaine 4 : ajuster sa prestation et son image aux besoins de l’entreprise. Au cours de ces longues journées de contacts, d’analyse et de synthèse, on perçoit assez bien ce que l’entreprise attend de son patron. Sans renier ses objectifs ou sa personnalité, il convient d’adopter une attitude qui permette au personnel de croire que le nouveau patron apporte ce qui manquait à l’entreprise. Dans le cas présent, le personnel avait besoin d’écoute et de rigueur. C’est pourquoi, , j’ai rencontré les organes représentatifs du personnel et lancé une campagne de nettoyage de tous les abords de l’usine, de rangement de tout ce qui était en désordre. Message implicite : pour changer, il faut aussi changer le « look » et cela passe par vous, dans votre outil de travail !

Semaine 5 : Mobiliser les énergies : au travail ! L’analyse est terminée, il faut retrousser les manches et travailler ! Pour que tous aillent dans le même sens, une grande campagne d’information est lancée en vue de présenter les objectifs et les méthodes de travail du nouveau patron. Il s’agit, en fait de présenter la feuille de route et les méthodes de management. Bien entendu, le comité de Direction est le premier destinataire de cette communication. Elle concerne aussi l’ensemble des cadres et, quand cela est possible l’ensemble des collaborateurs.

Les premiers résultats de ce rapide diagnostic : grâce à la bonne volonté des actionnaires, à la compréhension des banquiers, à l’effort de tous et de bonnes nouvelles venant des marchés (augmentation substantielle des prix de vente), les résultats mensuels ont repris rapidement une couleur sympathique et l’exercice a été clôturé par un bénéfice certes symbolique mais encourageant.

Les résultats à terme : au terme de cette mission, l’entreprise est redevenue durablement rentable, elle a une stratégie claire et un outil industriel modernisé. Un directeur général -plus jeune- a été recruté. Dans ce nouveau métier, j’ai découvert les multiples avantages et usages de cette plante. Et me suis attaché à les faire découvrir à des utilisateurs toujours plus nombreux.

Chanvre et plume ?

Constatant qu’il n’existe aucun ouvrage complet sur le sujet, ni en français, ni en aucune autre langue, alors que les surfaces de production se développent au rythme d’une utilisation croissante des produits issus du chanvre, sur toute la planète, je décide de valoriser son expérience en mettant en chantier un ouvrage collectif dont je vais assurer la coordination et une grosse moitié de l’écriture. Pour cela, j’ai constitué un collège d’experts (23 auteurs travaillant dans 7 pays, sur 4 continents) pour mettre à la disposition de tous, professionnels et usagers, un ouvrage de synthèse. Ce document de 432 pages ( !) est paru l’été 2006 aux Editions France Agricole.

D’un abord facile mais complet, il passe en revue la culture, le traitement de la fibre et les différentes utilisations industrielles auxquelles elle peut être destinée.

  • Usages traditionnels dans les papiers spéciaux,
  • Usages dits « techniques » en feutres et mats non tissés d’isolation acoustique et thermique,
  • Nouveaux usages en plasturgie, dans tous les renforts à base de fibres minérales et fibres de carbone.
  • Nouveaux emplois dans la construction et le bâtiment. Les propriétés exceptionnelles de la fibre de chanvre en font un produit naturel et recyclable, capable de se substituer au moins partiellement aux fibres minérales, très énergétivores, et participer donc à la mise en place d’un développement plus durable dans différents créneaux de la production industrielle. De même, la chènevotte (partie intérieure de la plante) a de multiples usages tant dans la construction que l’élevage des chevaux. Enfin la graine de chanvre (chènevis) est un aliment nourrissant, qui par sa richesse en Oméga 3, contribue à la réalisation d’un bon équilibre alimentaire. C’est tout cela qui est détaillé dans cet ouvrage avec, en outre, une approche économique approfondie. Une lecture facile sur une plante d’avenir !

Comme quoi le management de transition peut mener à tout !

Pierre Bouloc
DG de transition

Le Chanvre Industriel, éditions France Agricole, ISBN : 2-85557-130 – 8
Parution Juillet 2006

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