Management de Transition et mandat électoral local

Mandat de maire d’une commune rurale

Le Maire ? Un manager de transition !

« Et ce mandat, Monsieur le Maire, c’est aussi une mission de management de transition ? ».
Lorsque le journaliste local m’a posé cette question en octobre 2010 après mon élection comme Maire d’une commune rurale de 450 habitants en Lorraine je n’ai d’abord pas vu le lien : bien sûr il avait noté dans ma biographie que j’exerçais ce métier, mais le lien qu’il faisait entre deux positions très différentes me posait question. Mandat électif bénévole contre désignation par un dirigeant d’entreprise ? Monde du travail Vs environnement politique ? (au vrai sens du terme : les affaires de la cité). Les univers différents ne se mariaient pas !

La question cependant ne manquait pas d’intérêt et m’a inspiré les réflexions suivantes :

La relation au temps :

Elle est fondamentalement différente. Un manager de transition sait ne pas devoir rester. Il accomplit sa mission et s’efface ensuite, laissant la place au titulaire durable du poste qu’il a occupé, ou fait disparaître sa fonction qui n’avait de raison d’être que dans l’objet de la mission (fusion – apaisement d’un climat social délétère – réorganisation etc.). Il tire sa force de son absence de futur dans l’organisation qu’il transforme.
Un maire a vocation à durer, parce que c’est une tendance naturelle propre au mandat politique, ensuite parce qu’il transforme l’environnement de sa commune et que les fruits de cette transformation sont pour une part sa réélection. Il est choisi, de manière répétitive si possible.
Or j’ai accepté de devenir maire davantage pour régler une situation particulière et non par ambition politique personnelle. Je suis donc bien dans une lecture de mon mandat qui correspond à celle que j’ai de mes missions : efficacité, temporalité limitée, effacement final au vu des résultats.

Le modus operandi :

Si je regarde comment j’aborde une mission je constate que :

A) Ma première question est toujours : quelle est la situation réelle ? qu’y-a-t-il derrière la mission ?

B) La deuxième étant : est-ce moi qu’il fallait choisir et pour quoi ?

A) A la première je réponds qu’une commune rurale est un « vrai sac de nœuds ». La situation peut paraître simple car la gestion est saine et la commune n’est pas endettée. En revanche l’histoire du village et de ses familles font qu’il n’a rien à envier aux entreprises et aux baronnies qui voudraient y faire la loi (même si les rigueurs ont amoindri cette état de fait). Les problèmes de « remembrement »(1994), ainsi que les histoires datant de la 1ère guerre mondiale dans cette région, sont encore bien présents dans les esprits. Ne dois-je pas cette élection quasi unanime au simple fait que je suis en dehors de cette petite histoire locale ? Et cet adjoint qui a préféré s’effacer n’a-t-il pas voulu se préserver pour un autre temps plutôt que de se griller à cette mandature ? Et le souhait de ne pas troubler la sérénité de la vie au village n’a-t-elle pas joué dans le désir de ne pas prendre un homme marqué par ces problèmes non résolus ? N’a-t-on pas voulu marquer une fracture avec le passé immédiat ? Autant de bonnes raisons pour l’entreprise de faire appel à un manager de transition !
Je me trouve donc bien en face d’une situation de management de transition : problème récurrent, nécessité d’une vision extérieure de la part d’un acteur non impliqué, volonté des acteurs locaux de ne pas se déchirer, cohésion à maintenir. Les ingrédients sont bien là et ceci m’explique a postériori le fondement de mon acceptation.

B) Quant à savoir si j’étais le  » bon candidat » ? Il m’est difficile de répondre avec autant de certitude. Pourtant la commune est devant des enjeux techniques et financiers importants (mise en place dans les délais d’une politique d’assainissement devenue urgente notamment) qui dessinent un environnement de vrai projet et d’enjeu qui est bien à une mutation indispensable et irréversible : Il s’agit donc bien là d’une mission de transition à réussir !
Mais alors pourquoi moi ? Simplement parce que comme dans l’entreprise, n’ayant pas la compétence « conduite de projets importants en terrain miné » et perdu dans un magma de réglementations plus souvent européennes que nationales et donc correspondant somme toute assez peu à notre culture individualiste, le conseil municipal a espéré trouver dans ce manager une compétence qui serait censée le tirer du pétrin ! Comme dans mes missions j’en tire une légitimité, une indépendance d’esprit qui me permettent de lancer des idées, de parler avec toutes les parties et de faire mûrir une réflexion commune.
Enfin dans le plaisir de reconstituer une équipe en la fédérant, en fixant les nouvelles règles du jeu, en partageant un projet pour le bien commun et au-delà de tout intérêt personnel ou calculé, je retrouve complètement cet état d’esprit qui me vaut de revivre une expérience passionnante au début de chaque mission.
Dernier point commun avec la mission de transition : Comme dans l’entreprise la commune a un quotidien qui est assuré par les mêmes acteurs qu’hier qui seront encore là demain ! Le partage entre la vraie mission du Maire et le travail de l’équipe municipale devient facile, et c’est exactement ce qui se passe aujourd’hui dans ma commune avec un Maire qui assume l’ensemble et un premier adjoint qui est le Maire au quotidien. Mais là il y a une référence supplémentaire, celle que l’on peut faire avec la Marine ou plutôt le Pacha et l’armement d’un bâtiment de guerre.
Et là je retrouve le sens de la mission forcément limitée dans le temps tel que je l’ai appris en 16 année d’expérience maritime : ce mandat, et pas seulement celui-ci, celui de tous les élus est un mandat au service de la collectivité, comme le manager de transition ne doit sa légitimité qu’au service de son mandataire, l’entreprise qui l’a missionné.
Alors on peut aussi voir la question du journaliste sous un autre angle : est-il compatible de mener deux missions de front quand on sait ce qu’une mission de transition demande de temps d’énergie de courage et disponibilité ? Là la réponse est moins nette car, si j’ai pu me lancer dans cette aventure c’est parce qu’étant entre deux missions j’ai eu du temps à passer sur place à faire ce qui prend plus d’un plein temps en mission : l’état des lieux, l’identification des vrais enjeux et de la vraie mission.
Ce délai m’a permis de comprendre pourquoi ils m’ont demandé de prendre le mandat, pourquoi le collectif que constitue un conseil municipal m’a élu Maire d’une commune rurale de 450 habitants tout en me reconnaissant le droit d’exercer mon mandat sans être en permanence sur place ; ils en ont mesuré les implications, une plus grande délégation donc un travail de terrain plus fort et donc plus mesurable ! Cela joue aussi dans la solidarité de l’équipe. Ma conclusion est qu’il n’y a non seulement pas incompatibilité mais qu’il est légitime de mettre ses compétences, en l’occurrence celles d’un manager de transition au service de la collectivité.

Arnaud Challan-Belval
achallan-belval@amadeus-dirigeants.com