Le capitalisme est-il moral ?

André Comte-Sponville

Un texte intéressant en cette période de crise qui répond à quelques questions de fond.

Dans cet ouvrage très facile d’accès, le philosophe contemporain nous interpelle sur un sujet qui, dans des temps de crises et de désordres financiers graves, devient plus brûlant :
Quel rapport entre le capitalisme et la morale ?
La morale doit-elle intervenir dans l’ordre économique, notamment ?
Le système capitaliste est-il moral ?

Vaste débat, qui pourrait très vite dériver en discussion de café du commerce, mais André Compte Sponville structure son ouvrage en philosophe et son souci de clarté permet de suivre sa pensée aisément. Dans une première partie, il s’interroge sur le retour de la morale au tournant des années 80.
Marquée d’un sceau passéiste, connotée 3ème république, la morale fait un retour en force, remplaçant pour une part l’utopie des années hippies et contestataires. Retour si puissant qu’elle menace parfois de remplacer la politique.
C’est le point de départ de ACS qui note que ce retour de la morale succède à l’immoralisme, dont André Gide fut un des chantres et Nietzsche un concepteur qui entendait vivre « Par delà le bien et le mal ». C’est aussi la fin du célèbre « il est interdit d’interdire » qui aura mis une vingtaine d’années à se discréditer.

Poursuivant son exploration de l’évolution de notre société, ACS entreprend ensuite de poser les limites, les « frontières ». Dès lors que le « tout est permis » disparait, il faut bien trouver des mécanismes régulateurs qui vont fixer les limites, les interdits.

André Comte-Sponville se sert alors, en les dévoyant un peu, du concept des ordres pascaliens (1).
Il dénombre 4 ordres répondant à la définition qu’en donnait Pascal :

  • Le techno-scientifique,
  • Le juridico-politique,
  • La morale,
  • L’éthique (2).

Il entreprend ensuite de démonter comment ces différents ordres se limitent par un autre (la technologie peut, par exemple, être limitée par le juridico-politique, comme on le voit dans la problématique du clonage humain).
Il poursuit sa démonstration pour aboutir à la conclusion que le capitalisme n’est ni moral, ni immoral, mais simplement amoral, soit à dire qu’il se situe hors du champ de la morale.
Il développe ensuite sa pensée pour étudier la confusion actuelle des 4 ordres et les désordres qui en résultent.

Opuscule de lecture facile, point n’est besoin d’être philosophe pour le lire. Cette lecture nous ouvre un horizon nouveau sur notre système économique et une réflexion de fond sur la société dans laquelle nous vivons, ainsi qu’une approche très concrète de la confusion que nous vivons et des ambiguïtés qui en découlent (voir en page 138 la manière dont est traitée la question des entreprises pharmaceutiques).

(1) Chez Pascal, un ordre est « un ensemble homogène et autonome régi par des lois, se rangeant à un certain modèle, d’où dérive son indépendance par rapport à un ou plusieurs autres ordres » (Jean Mesnard in Thématique des Pensées, Vrin, 1988, p.31 ; « Le thème des trois ordres dans l’organisation des Pensées »). Pour mémoire les trois ordres de Pascal sont l’ordre du corps, de l’esprit ou de la raison, l’ordre du cœur ou de la charité.

(2) ACS introduit ici une remarque intéressante qui permet de distinguer les deux concepts qui ne sont pas identiques. Pour la facilité de compréhension de son raisonnement il note que ressort de la morale « tout ce que nous faisons par devoir » et de l’éthique « tout ce que nous faisons par amour »(entendons ici que le mot amour est pris dans son contenu général et non sentimental).

Pierre-Michel March